« Connaître son ignorance est la meilleure part de la connaissance ».

Proverbe chinois, auteur inconnu

Et si l’ignorance était un constat de ce que l’on ne sait pas plutôt que comme un vide intersidéral que la connaissance s’efforce de combler ? Et si ce constat se révélait même être nécessaire à la production de savoir ? C’est le point de départ de tout scientifique : l’ignorance est le moteur de la science et de la recherche. Production de connaissances et ignorance sont complémentaires, et non opposées. Pourrait-on alors étudier et produire l’ignorance de la même manière que le savoir ? La réponse est oui, et il existe même une discipline qui étudie l’ignorance et son influence sur la population : l’agnotologie.

L’ignorance peut être utilisée par des groupes ou individus afin de manipuler l’opinion et semer le doute dans les esprits, créant d’interminables et complexes controverses scientifiques. De nombreux exemples existent à ce propos, mais le plus intéressant ici reste ce que nous trouvons de ce champ disciplinaire complexe : d’un côté des chercheurs en sociologie et/ou philosophie qui utilisent ce concept pour mener à bien leurs réflexions, de l’autre une tentative d’appropriation de la part de personnes comme vous et moi. Cela créer un paradoxe intéressant à soulever : les personnes comme vous et moi, conscientes de l’importance de la connaissance pour éviter la manipulation et autres dérives, tombent finalement dans les biais qu’elles dénoncent ! Comment s’extirper de cela ? Est-ce seulement possible d’écrire sans biais, de tout comprendre, analyser et transmettre correctement ? La médiation scientifique semble ici pouvoir apporter une piste de réflexion…

L’agnotologie, une courte définition

Le mot « agnotologie » a été introduit par Robert N. Proctor en 1995, dans son ouvrage Cancer Wars qui étudie l’influence de la politique sur la lutte contre le cancer. L’agnotologie désigne l’étude, en philosophie, sociologie des sciences et histoire des sciences, des pratiques culturelles de l’ignorance[1], c’est-à-dire l’étude de la production et de l’exploitation de l’ignorance au sein des cultures.

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Vous froncez les sourcils ? Moi aussi. L’ignorance peut-elle réellement être produite ? Qui la produit et surtout, pourquoi ? Robert N. Proctor prend un exemple récurrent dans les articles parlant d’agnotologie : l’industrie du tabac. Afin de détourner l’attention de l’influence du tabac sur la santé, cette industrie a financé de nombreuses recherches en biologie médicale… à propos de l’influence d’autres facteurs sur les poumons ! C’est l’une des méthodes d’exploitation de l’ignorance : détourner l’attention pour manipuler l’opinion et brouiller les pistes dans d’autres études toutes aussi crédibles, puisque scientifiques. En bref, l’ignorance et le doute peuvent être utilisés par des individus ou groupes pour exercer un pseudo-pouvoir décisionnaire sur la population.

Vous l’aurez compris, tout cela rime avec manipulation, désinformation, décrédibilisation de la science, fake news … le plus souvent pour servir des intérêts économiques et/ou politiques. Il existe plusieurs méthodes pour utiliser l’ignorance d’une masse à son avantage, mais nous n’allons pas toutes les détailler ici. En revanche, une autre question a piqué mon intérêt : que trouvons-nous en tapant notre mot-clé « agnotologie » dans un moteur de recherche ?

L’agnotologie dans nos moteurs de recherche

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En tapant « agnotologie » sur un moteur de recherche non spécialisé, nous trouvons rapidement quelques articles de blog écrits par des personnes non spécialistes. Ils sont très intéressants à lire pour deux raisons : ils ont tous les mêmes sources et utilisent les biais qu’ils dénoncent.

L’une des sources communes à ces articles est le documentaire Arte sorti en 2020 « La fabrique de l’ignorance ». Très intéressant, très bien fait … et à la limite du complotisme. Sur sa chaîne YouTube, Arte le tag même #complot, c’est dire ! C’est dénoncer notre naïveté extrême en utilisant le point de vue le plus diamétralement opposé, le complotisme. Ce documentaire se base ainsi sur ce qu’il dénonce : l’exploitation du doute de ses téléspectateurs. Si vous aviez un doute concernant les intérêts des industries à financer la recherche dans le « bon sens », ce documentaire vous confortera dans votre idée. Et là aussi, un autre biais est utilisé : le renforcement communautaire. Vous allez croire ce documentaire parce qu’il va dans votre sens, qu’il nourrit et confirme une réflexion que vous avez déjà eu. Attention, je n’écris pas que ce documentaire est faux et qu’il ne faut pas le regarder ! L’idée ici est de montrer les biais utilisés, consciemment ou inconsciemment, pour convaincre un public, même si le but originel est d’informer la population sur ces pratiques.

La fabrique de l’ignorance, Arte, 2020

Au sein des articles concernant l’agnotologie, il y a aussi quelques « coquilles ». Parler de la création d’une « science » pour décrire la diffusion d’informations climato-sceptiques sur les réseaux sociaux, dénoncer les sources trop peu diversifiées en utilisant un média à plusieurs reprises en référence dans l’article, informer sur le renforcement communautaire en affichant une identité « bio » et en citant GreenPeace uniquement … Finalement, en voulant donner des clés aux lecteurs pour appréhender les controverses scientifiques, nous les alimentons. En bref, nous voici dans un cercle vicieux infernal : en dénonçant les biais de l’utilisation de l’ignorance nous les utilisons aussi !

La médiation scientifique, une solution ?

La médiation scientifique, qu’es aquo ? C’est un concept faisant appel à des outils scientifiques, de communication, de sociologie, de didactique et de bien d’autres disciplines afin de réintroduire la science au cœur des débats sociétaux. Le médiateur scientifique a pour but de donner de réels outils de compréhension et d’analyse à la population.  Une fois réintroduite en société, la science peut se développer, être de plus en plus comprise et se transmettre beaucoup plus facilement. Ce schéma-là se rapproche des théories de la communication en réseau de Bateson : chacun de nous est à la fois récepteur et transmetteur, et est ainsi acteur de la culture scientifique. En bref, le rôle d’un médiateur scientifique est d’être le précurseur de la libre-circulation du savoir scientifique, dans le but de développer une véritable culture autour de celui-ci.

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Afin de s’extraire du schéma infernal décrit plus haut, l’étudiante en médiation scientifique que je suis a immédiatement pensé à sa discipline comme solution. Mais est-ce seulement réaliste ? Comment, même en exerçant mon esprit critique et en me documentant, puis-je sortir de tous ces biais ? Même si je m’efforce de ne pas le faire, cet article est forcément biaisé et influencé par ce que j’ai lu, vu et entendu sur le sujet. Comment estimer que j’ai la « bonne manière » de trier mes informations, de les rechercher et de les transmettre ? Et bien je peux vous affirmer sans trop me mouiller que tout cela est impossible à vérifier ! En revanche, discuter avec des personnes s’efforçant de développer leur esprit critique et leur culture scientifique peut m’aider et enrichir ma réflexion. Nous revenons donc au schéma de communication de Bateson : chaque individu composant le réseau agit et est agi, est à la fois émetteur et récepteur.

Pour conclure, l’ignorance est une arme redoutable qui peut être utilisée consciemment ou non, afin de convaincre ses auditeurs, lecteurs et téléspectateurs. L’une des clés pour sortir de tout ces schémas est de forger son esprit critique et de discuter des informations trouvées, qu’elles soit fake ou non, qu’elles soient fiables ou non, afin de les remettre en question à plusieurs. Le plus important dans cette démarche est de rester ouvert à l’opinion des autres, surtout si elle est divergente pour éliminer un premier biais, celui des bulles d’opinion. Nous ne sommes pas omniscients et ne détenons le savoir absolu. En revanche, d’autres personnes ont probablement un savoir complémentaire au notre. Nous concluons donc sur une autre idée, probablement un peu idéaliste : l’ouverture aux autres !


[1] Définition du site https://www.universalis.fr/, consulté le 20/05/2021.

https://etre-vivant.fr/agnotologie-science-fabrique-croyances-ignorance/, consulté le 20/05/2021

https://www.littlegreenbee.be/lagnotologie-science-fabrique-ignorance/, consulté le 20/05/2021

L’ignorance : des recettes pour la produire, l’entretenir, la diffuser, Le Monde, 03/06/2011

Larivée, Serge J, et Carole Sénéchal. « L’ignorance et l’opinion, un couple heureux », Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale, vol. numéro 121-122, no. 1-2, 2019, pp. 63-79

Sanguet, Marcel. « Une chasse au Snark postmoderne », Le Coq-héron, vol. 236, no. 1, 2019, pp. 149-164

Charmillot, Maryvonne. « Le rapport à la vérité dans une perspective transactionnelle participative : l’expérience contre la production de l’ignorance », Raisons éducatives, vol. 24, no. 1, 2020, pp. 31-54.

De l’agnotologie, production de l’ignorance de Mathias Girel, The Conversation, 06/12/2017, consulté le 20/05/2021

Floriane MAZZELLA

Floriane MAZZELLA

Enchantée ! Moi c’est Floriane et elle (le gros loup blanc sur la photo), c’est Gioia ! Elle me suit partout, un vrai pot de glue ! J’aime randonner, les animaux, bavarder et le chocolat. Communiquer autour de l’environnement me paraît aujourd’hui indispensable et est une tâche qui me tient particulièrement à cœur. Je suis ravie de partager cette expérience avec vous et espère avoir vos retours bientôt !